Le vieux Célibataire

Le vieux Célibataire, comédie en 5 actes, en vers, par le citoyen Collin-Harleville (24 février 1792) Maradan.

Théâtre de la Nation

Titre :

Vieux Célibataire (le)

Genre

comédie

Nombre d'actes :

5

Vers / prose

vers

Musique :

non

Date de création :

24 février 1792

Théâtre :

Théâtre de la nation

Auteur(s) des paroles :

Collin d’Harleville

Almanach des Muses 1794.

Ouvrage dont le but est très-moral, et qui a eu beaucoup de succès. Tableau d'un vieux célibataire rongé d'ennuis, entouré de domestiques qui le pillent, le trompent et l'asservissent. Le rôle de la gouvernante, excellent. Son but est de se faire épouser par son maître. La scène où elle entreprend de l'y déterminer est superieurement filée. Elle a toujours éloigné et calomnié le neveu du vieux célibataire ; mais ce parent et sa femme se sont introduits incognito dans la maison, comme domestiques subalternes ; et une idée très-plaisante, c'est que la gouvernante choisit précisément ce jeune homme pour son confident. A la fin tous les fripons sont démasqués, chassés. Le célibataire rend sa confiance à son neveu.

Plusieurs scènes du plus grand mérite. Quelques-autres d'un comique moins relevé.

Pièce dans laquelle on retrouve ces traits délicieux, ce charme de style, et cette richesse de détails qui caractérisent les Ouvrages de cet Auteur.

Sur la page de titre de la brochure, à Rheims, sous les Loges de la Couture, et se trouve à Paris chez les Marchands de Nouveautés, l’an 2 :

Le vieux Célibataire, comédie en cinq actes et en vers, par le citoyen Collin d’Harleville. Représentée, pour la première fois, le 24 février 1792, par els Comédiens du Théâtre Français.

L’Esprit des journaux français et étrangers, vingt-unième année, tome V (mai 1792), p. 308-314 :

Le vendredi 24 février, on a donné la premiere représentation du vieux Célibataire, comédie en cinq actes & en vers de M. Collin d'Harleville.

C'est un beau sujet de comédie, que le Célihataire ; il peut & il doit fournir la matiere d'un ouvrage utile, tant pour la morale, que pour la politique ; mais il présente d'extrêmes difficultés. Il y a environ vingt ans que M. Linguet observa, très- judicieusement, que le Légataire universel de Regnard, offriroit le vrai célibataire, si l'mtrigue de cette comédie n'étoit pas aussi absurde, aussi immorale, & si elle n'étoit pas conduite par des personnages à-peu-près dignes de la corde. On a souvent répété, depuis, l'observatron de M. Linguet, mais sans le citer, &, aussi, en passant sous silence sa remarque sur l'immoralité du légataire, qui, pourtant, est essentielle. Le Célibataire de Dorat n'est pas une excellente piece, nais on y trouve des vues & des données dramatiques très-estimables. C'est une idée heureuse que celle d'avoir rapproché d'un jeune homme célibataire, par systême, un vieillard, jadis ennemi de l'hymen, forcé, sur le déclin de sa vie, d'éprouver le plus cruel abandon, l'ennui le plus fatiguant, & d'avouer que s'il est malheureux, c'est non-seulement pour avoir méprisé les plus douces jouissances de l'homme, en dédaignant d'être époux & pere, mais encore parce qu'il cherche inutilement, à l'âge où il est parvenu, une félicité qui le fuit & se refuse à ses désirs, autant qu'il l’a autrefois dédaignée, Mais l'esprit léger de Dorat ne savoit qu'effleurer les matieres qu'il vouloit traiter ; comme il n'approfondissoit rien, & qu'au lieu de creuser les caracteres, il ne s'attachoit guere qu'à leurs accessoires & à leur superficie, il a montré, sans plus, ce qu'on pouvoit tirer de comique & de morale de la piquante opposition qu'il avoit apperçue. Le caractere du vieux Garçon, comédie de M. Dubuisson, est tracé d’une maniere assez ferme, & en général il est digne d'éloges ; mais l'action de la piece est trop voisine des plans romanesques ; elle est trop appuyée sur des incidens forcés, & sa marche trop compliquée a étouffé l'intention principale de l'auteur.

M, Colin d'Harleville, auteur de l’Inconstant, de l’Optimiste, & des Châteaux en Espagne, a fait représenter le vieux Célibataire. Traiter ce fujet, après les auteurs que nous avons nommés, c'était, malgré le médiocre succès que ceux-ci avoient obtenu, s'imposer de grandes obligations. Il falloit, ou laisser loin de soi, ses prédécesseurs, en suivant une marche étrangere à la leur, ou les éclipser en marchant à côté d'eux. M. Colin n'a saisi complenement ni l'une ni l'autre de ces deux extrémités ; il a rappellé quelques idées de Regnard ; il a, de tems en tems, fait ressembler les foiblesses de son vieillard, à celles du vieux garçon de M. Dubuisson ; quant à Dorat, il n'a rien de commun avec lui. Mais il faut le dire, si le désir d'égayer son ouvrage a conduit M. Colin à des réminiscences involontaires de Régnard, & si la position de son principal personnage l'a rapproché de M. Dubuisson, il s'écarte absolument de- ces deux auteurs, par les intentions, par la nature des développemens, & par la maniere. Philosophe délicat, sensible & naturel, il parle à l’ame, à la raison, à l'esprit.

Il a eu moins en vue de disserter sur le célibat que de mettre en action la grande leçon de morale que présente ce sujet. Il nous montre un vieux garçon malheureux, n'intéressant plus personne, consumé d'ennuis, abandonné à des domestiques qui le volent impunément, & qui s'arrangent pour partager le reste de son bien après sa mort. Ils sont plus maîtres que lui dans sa propre maison, & souvent il est obligé de fléchir devant eux pour avoir la paix. Cet infortuné, ancien négociant, se nomme M. du Brillage. Il a encore un neveu. Ce jeune homme, qui s'appelle Armand, a eu quelques égaremens de jeunesse, s’est engagé, & ensuite a fait un mariage d'inclination dans la ville de Colmar. Sa femme est pauvre, mais honnête & bien élevée.

 Mme. Evrard, gouvernante de M. du Brillage, n'a rien négligé pour le prévenir & l'irriter contre ce neveu : elle y a réussi, en ne cessant d'envenimer ses torts, & de faire de son caractere les plus affreux portraits. Cependant le jeune homme est à Paris, & depuis quinze jours il a trouvé moyen de se présenter dans la maison, sous un nom inconnu, comme domestique. Dans le cours de la piece, la femme se fait aussi recevoir pour aider la gouvernante. C'est la situation des Epoux malheureux dans les Mémoires de la Bèdoyere de M. d'Arnaud. De cette situation intéressante , M. Colin en a tiré une autre fort dramatique. Non-seulement Armand plaît beaucoup à M. du Brillage, qui ne l'a vu que dans son enfance, & qui ne le reconnoît pas : mais sa figure & ses complaisances lui procurent l'entiere confiance de Mme. Evrard. Il en résulte que cette femme se découvre à lui, & communique ainsi tous ses projets à l'homme auquel elle a le plus intérêt de les cacher. Elle lui apprend ce qu'elle a fait pour brouiller l'oncle avec le neveu. Son but est de se faire épouser par M. du Brillage. Elle prie le jeune homme de la seconder, & de saisir toutes les occasions de la faire valoir. Bientôt elle-même commence l'exécution de ce grand projet. Afin de lui inspirer du goût pour le mariage, elle engage les enfans du portier à caresser son vieux maître, à lui donner le nom de papa. Ensuite elle vient elle-même essayer son pouvoir, & à force d'adresse & de maneges séducteurs , elle tire de M. du Brillage une promesse conforme à ses vœux.

 La femme d'Armand s'étoit fait présenter comme seconde domestique, & avoit été reçue par la protection d'Ambroise, l'économe. Cette jeune femme intéresse M. du Brillage, qui lui fait raconter son histoire en lui disant du mal de la femme de son neveu, Mme. Armand la défend avec chaleur, & finit par se découvrir. Le foible M. du Brillage lui recommande de dissimuler. Mme. Evrard, qui se doute du danger , veut faire chasser la nouvelle venue, & ses alarmes augmentent lorsqu'elle apprend ce qu'est cette femme qui commence à prendre de l'ascendant. Elle se concerte avec Ambroise. M. du Brillage reçoit de Colmar une lettre qui lui annonce que la femme de son neveu vient de mourir. Il est près de la renvoyer comme une aventuriere. Mais le neveu déconcerte toute la trame en se faisant connoître. Le vieux garçon fait maison nette , & se réconcilie avec les parens.

Grand nombre de scenes heureuses & de situations piquantes ont eu le plus brillant succès dans ce nouvel ouvrage de M. Colin. L’assermissement du vieux célibataire, & les maneges de Mme. Evrard, qui forment les principaux traits du tableau, ont semblé parfaitement saisis. Les développements sont riches, naturels, abondans, & le rôle de cette gouvernante est tracé de main de maître : c'est l'adresse & la séduction mêmes. On est seulement étonné qu'elle se fie aussï vite à un domestique nouvellement arrivé ; cette confiance auroit besoin d'être plus motivée. Quant au rôle du vieux célibataire, il y entre nécessairement un peu de foiblesse : mais ici elle est peut-être excessive; & marié ou non, ce M. du Brillage paroît destiné par la nature à n'être jamais le maître chez lui. Nous avons cru voir aussi que les intentions comiques font pour ainsi dire trop éparpillées dans différentes scenes accessoires ; ce qui embarrasse la marche, la ralentit, & nuit à l'effet total de la piece. Si Mme. Evrard, au lieu de faire des avances, eût amené le célibataire au point de la supplier lui-même de l'épouser, peut-être la leçon eût été encore plus forte & plus théatrale. Du reste, on retrouve dans cette comédie ces traits délicieux, ce charme de style, cette abondance de détails qui caractérisent tous les ouvrages de cet auteur.

Le vieux célibataire a été joué par M. Molé avec la supériorité ordinaire à ce célebre acteur : mais Mlle. Contat s'en surpassée elle-même dans le rôle de Mme. Evrard ; tout ce qu'elle possede d'avantages a poussé au dernier degré de vraisemblance la séduction qu'elle y exerce. M. Fleury a aussi été très-justement applaudi dans le rôle du neveu ; Mme. Petit, dans celui de la niece; M. la Rochelle, dans Ambroise, & M Dazincourt a fait grand plaisir dans le rôle d'un vieux portier.

On a vivement demandé l'auteur : M. Fleury l'a nommé, & a dit qu'il étoit absent.

La seconde & la troisieme représentation de cette comédie ont eu plus de succès encore que la premiere : l'auteur en avoit fait disparoître quelques détails & des incidens, sur lesquels, il faut en convenir, il a été son premier juge, & juge plus sévere que le public même. Nous regardons cet estimable ouvrage comme celui qui prononce le talent dramatique de M. Colin d'Harleville. La scene des enfans du portier, & celle de Mme. Evrard & du célibataire, au troifieme acte, sont neuves & filées avec beaucoup d'art & d'entente de la scene. On y retient une foule de vers de sentiment, tels que ceux-ci :

Mais pour un vieux garçon il n'est point d'avenir.

Le filleul de M. du Brillage fait cette réflexion :

           Je me dis, je ne fuis qu'un portier ;
Mais souvent, dans la loge, on rit plus qu'au premier,

(Journal des théatres ; Journal de Paris ; Affiches, annonces & avis divers.)

La Décade philosophique, littéraire et politique, première année, an II, tome premier (floréal-messidor), consacre deux articles à rendre compte de la publication de la pièce de Collin d’Harleville, dans deux numéros consécutifs, n° 5 (20 prairial), p. 272-277, et n° 6 (30 prairial), p. 347-354.

Le premier article s’ouvre sur une réflexion de ce que doit être le théâtre des temps nouveaux, qui doit être « au profit de la chose publique et des bonnes mœurs ». Il s’agit de concilier les exigences de la morale et celles de l’art, de faire œuvre utile et œuvre réussie :

LITTÉRATURE.

LE VIEUX CÉLIBATAIRE, Comédie en cinq actes et en vers de COLLIN-HARLEVILLE ; représentée, pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de la Nation, en 1792, vieux style. Prix , 40 sous. A Paris, chez Maradan, libraire, rue du Cimetière André-des-Arts, n°. 9.

Dans un tems où nos théâtres doivent être régénérés comme nos mœurs ; où il s'ouvre à nos yeux une carrière dramatique toute nouvelle, nous avons cru que ce seroit peut-être faire un travail utile, que d'examiner sous cet aspect nouveau une des pièces qui, dans ces derniers tems, ont produit le plus de sensation, et ont eu le plus de succès sur l'ancien théâtre françois. Nous serons dirigés dans cet examen, sinon par un jugement solide et par un goût infaillible, du moins par les motifs les plus purs ; par l'amour de l'art, et plus encore par le désir de faire tourner son influence au profit de la chose publique et des bonnes mœurs.

Il y a dorénavant deux points de vue sous lesquels il faut apprécier les productions dramatiques ; celui de la moralité qu'elles offrent, et celui du talent qu'elles prouvent.

Aucun Républicain ne doit mettre une action sur la scène, comme il n'en doit faire aucune dans le cours de sa vie, sans se demander : en quoi serai-je utile à mes concitoyens ? Et certes, c'est une respectable fonction que celle d'un auteur dramatique qui peut, par des leçons vivantes, par des tableaux auxquels il donne le coloris, le mouvement et la vie, propager l'amour de la liberté, de la patrie, et le goût de la vertu. Une carrière ainsi remplie est aussi douce qu'honorable pour l'homme de bien.

Mais une intention honnête, un but moral ne suffisent pas ; il faut remplir cette intention ; il faut parvenir à ce but ; et pour cela, le talent est indispensable. Ceux qui ne le possèdent point n'ont-ils pas mille autres manières de publier leurs idées, quand elles sont bonnes ? S'ils ne savent pas inventer, arranger une action, filer des scènes et écrire un dialogue, ils ont la ressource de parler eux-mêmes en monologue au public, comme nous le faisons ici ; ils peuvent se faire imprimer en prose ou en vers, et dans tous les formats, depuis le plus petit almanach jusqu'à l'in-folio.

Nous examinerons donc la comédie du citoyen Collin de ces deux manières : est-elle une comédie morale ? est-elle une bonne comédie ?

Puis il est consacré aux pièces qu’on peut rapprocher de celle de Collin d’Harleville, celles « qui existoient sur le même sujet », et qui peuvent lui avoir servi de source d’inspiration, le Légataire universel de Regnard, qui est pleine de talent et d’immoralité (l’article rappelle la condamnation sans appel de Jean-Jacques Rousseau), la Gouvernante, d’Avisse, dont l’intrigue, très proche de celle de Collin d’Harleville, paraît l’avoir inspirée (mais Collin affirme ne pas connaître la pièce d’Avisse quand il écrit la sienne), le Célibataire, de Dorat, jugé ridiculement maniéré.

LITTÉRATURE.

Fin de l'article du VIEUX CÉL1BATAIRE.

Il s’ouvre sur l’analyse du Vieux Garçon, de Dubuisson, qui traite remarquablement le sujet du célibat. Son plan « est vaste, bien conçu, très-moral ». Mais la pièce est mal écrite, ce qui explique son insuccès. Arrive enfin le sujet de l’article : la pièce de Collin est-elle utile ? Est-elle une bonne comédie, pour la cosntruction comme pour le style ?

Venons au Vieux Célibataire.

Dubriage, le héros de la pièce, ne s'est point marié dans sa jeunesse, mais par des motifs honnêtes ou du moins excusables. Voici comme il les expose :

J'avois dans mon commerce un jeune associé ;
Par inclination il s'étoit marié ;
Sa femme fit dix ans le tourment de sa vie.
Ce tableau, vu de près, me donnoit peu d'envie
D'en faire autant.   .   .   .   .   .   .   .   .   .
Quand j'aurois eu l'espoir de faire un choix meilleur,
Sous les yeux d'un ami, cette union heureuse
Auroit rendu la sienne encor plus affreuse.
Il mourut. D'un commerce entre nous partagé,
Chargé seul, à l'hymen dès-lors j'ai peu songé.
L'hymen est un lien.

Mais pour éviter cette chaîne, il en a rencontré de plus rudes ; il est isolé, triste, malheureux, livré à des serviteurs qui le volent, et ce qui est pis, qui le tyrannisent. Son factotum, Ambroise, lui impose par un ton brusque et hautain ; sa gouvernante, Evrard, le subjugue par une fausse douceur ; tous deux ont écarté de lui parens, amis, voisins, et sur-tout un neveu qu'il aimoit. Dès l'enfance de celui-ci, la gouvernante s'est arrangée de manière à ce que son oncle ne le vît point ; elle l'a relégué dans une pension éloignée, l'a laissé manquer du nécessaire ; enfin le jeune homme s'est enfui, s'est engagé. La friponne n'a pas manqué de lui en faire un crime aux yeux de son oncle ; elle a supprimé ses lettres, ou les a lues elle-même avec des commentaires, en sorte que Dubriage est furieux contre son neveu, qu'il le regarde comme un très-mauvais sujet, et ne veut le voir de sa vie. Heureusement l'honnête jeune homme a dans la maison un ami, c'est un bon portier, qui parvient à l'y faire entrer comme domestique. Il gagne la confiance et l'amitié de son oncle. La gouvernante aussi le distingue, le trouve aimable, et finit par le prendre pour confident. Elle espère qu'il l'aidera à faire réussir ses projets ; ils sont hardis : elle se propose d'échapper à la recherche d'Ambroise qui veut l'épouser, et d'amener tout doucement Dubriage à lui faire la même offre.

D'abord, parler d'hymen à qui ne voit personne,
C'est assez me nommer.   .   .   .   .   .   .   .   .
Je lui fais de l'hymen des portraits enchanteurs ;
Je lis, comme au hasard, des endroits séducteurs,
Là, je fais une pause, afin qu'il les savoure.
.   .   . D'enfans, à dessein , je l'entoure.
J'ai fait venir exprès son filleul, le portier.
Pour lui, cette maison étant le monde entier,
De ces joyeux époux les touchantes tendresses,
Les jeux de leurs enfans, leurs naïves caresses,
Tout cela, par degrés, l'attache, l'attendrit,
Penetre dans son cœur, occupe son esprit ;
Et quand il est tout seul, ces images chéries
Lui doivent inspirer de tendres rêveries.
J’en suis là.

Charles (c'est le neveu) qui veut rentrer en grâce, mais qui n'ose se nommer, trouve moyen de placer sa femme dans la maison, c'est Ambroise lui-même qui, sans la connoître, mais sur une recommandation que le brave portier a fait avoir, la présente et l'installe pour servir et seconder la gouvernante. La jeune femme ne tarde pas à gagner la bienveillance de l'oncle de son mari ; dans une conversation particulière qu'ils ont ensemble, son secret lui échappe, et elle lui avoue qu'elle est sa nièce. Dubriage en est enchanté, et se dispose à la traiter en bon parent : mais l'infernale gouvernante, plus irritée que jamais, veut faire renvoyer Laure comme une aventurière qui se dit la femme du neveu, sans l'être réellement; pour y parvenir, elle se concerte avec Ambroise, arrange un conte, change la date d'une lettre ancienne qu'elle suppose arriver à l'instant de Colmar, et dans laquelle le neveu écrit que sa femme y est avec lui , d'où la gouvernante conclud que :

Si Laure est à Colmar, elle n'est point ici.

Ambroise se charge d'aller renvoyer bien vite cette malheureuse qui a voulu jouer le rôle de nièce ; mais Charles arrive, le retient, et pour empêcher le renvoi de sa femme, se fait reconnoître lui-même. Sa cartouche de soldat, tous ses papiers qu'il représente, ne laissent aucun doute ; son oncle voit combien il a été trompé ; et surmontant enfin sa foiblesse, il renvoie ses deux tyrans, pour vivre avec un neveu et une nièce qui vont lui tenir 1ieu d'enfans.

Ce plan de comédie n'est pas très-fort, mais il est attachant et doux ; il ne flétrit point le célibat, mais il le montre comme à plaindre ; il fait voir moins les vices que les peines qui le suivent. Aussi le rôle du célibataire n'est-il ni le meilleur, ni le plus important de la pièce.

Un rôle tracé de main de maître, c'est celui de la femme Evrard. Elle est d'une scélératesse profonde et d'une adresse consommée ; c'est un Narcisse femelle. Ce rôle est ce qui est encore sorti de plus fort de la plume ordinairement si aimable de Collin. La scène de séduction (la quatrième du troisième acte), celle où la gouvernante veut amener son maître à l'épouser, nous semble un chef- d'œuvre, et digne d'être placée à côté des meilleures scènes de notre théâtre.

Si Collin n'a pas tracé un plan bien vaste (et peut-être a-t-il été gêné par celui du Vieux Garçon qui existoit déjà), en récompense de combien de charmans détails il a enrichi son ouvrage ! Il n'y a pas une seule scène où il ne se trouve des traits heureux, naturels, plein de grâces et de sensibilité. On pourra juger tout à la fois et de la moralité qui y règne, et de la manière d'écrire de l'auteur par la citation suivante. Elle se trouve dans la scène où Laure, la femme du neveu, s'entretient pour la première fois avec Dubriage qui ne la connoît pas encore.

Dubriage.

Vous devez donc le jour à d'honnêtes parens ?

Laure.

Honnêtes, oui , monsieur; mais non pas dans le sens
Que lui donnoit l'orgueil; dans le sens véritable.
Mes père et mère étoient un couple respectable,
Placés dans cette classe où l'homme dédaigné
Mange à peine un pain noir de ses sueurs baigné ;
Où, privé trop souvent d'un bien mince salaire,
Un ouvrier utile est nommé mercenaire,
Quand on devroit bénir ses travaux bienfaisans ;
Mes parens, en un mot, étoient des artisans.

Dubriage.

Artisans ? croyez-vous qu'un riche oisif les vaille ?
Le plus homme de bien est celui qui travaille.
Poursuivez,

Laure.

                   Chaque soir, aux heures de loisirs,
A me former le cœur ils mettoient leurs plaisirs,
Leurs préceptes étoient simples comme leur ame :
« Crains Dieu, sers ton prochain, et sois honnête femme. »
C'étoient là leurs seuls mots qu'ils répétoient toujours.
Leur exemple parloit bien mieux que leurs discours.
Ils sembloient pressentir, hélas ! leur fin prochaine.
Depuis qu'ils ne sont plus j'ai bien eu de la peine :
Mais j'ai trouvé toujours dans l'occupation
Subsistance à la fois et consolation.

Certes, J. J. Rousseau ne se fût pas plaint de l'immoralité de nos théâtres, si toutes nos pièces eussent été de ce ton.

Collin n'a pas montré le célibat dans toute sa laideur et sa honte ; et peut-être le genre de son talent ne le portoit-il pas à présenter des tableaux hideux et repoussans. Il n'a donc pas, à ce qu'il nous semble, atteint suffisamment le principal but moral qu'il devoit s'être proposé. Mais sa pièce n'en est pas moins, d'un bout à l'autre, un hommage aux bonnes mœurs qu'elle fait aimer; elle plaira autant aux cœurs honnêtes qu'aux bons esprits et aux gens de goût.

Quant au talent de l'auteur comique , s'il nous appartenoit de prononcer, nous dirions que, quant à l'action, aux caractères et à l'art de faire les scènes, cette pièce est plus forte que les précédentes de Collin ; elle est au moins digne d'être placée à côté d'elles dans toutes les bibliothèques.

C'est le style qui fait vivre les ouvrages ; aussi peut-on prévoir que ceux de Collin resteront. Il approche de la pureté, de la grâce et du naturel de Térence, sans en avoir la froideur ; on peut même dire, et nous avons entendu ce jugement dans la bouche de plusieurs gens de lettres, que depuis Lafontaine, il est le pemier poëte françois qui ait eu quelques traits de resssmblance avec ce divin fabuliste. L'éloge n'est pas médiocre , mais il n'est pas outré.

D’après la base César, la pièce a été jouée 28 fois au Théâtre de la Nation, du 24 février 1792 au 1er juillet 1793. Elle a ensuite été souvent reprise dans de nombreux théâtres : la base César relève 35 représentations du 11 septembre 1794 au 15 décembre 1798, dans 6 théâtre différents (2 au Théâtre National, 3 à la Maison Égalité, 16 au Théâtre Feydeau, 9 au Théâtre d'Émulation, 1 au Théâtre Molière, 1 au Théâtre du Marais, 3 au Théâtre Français de la rue de Richelieu).

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