La Querelle des deux frères, ou la Famille bretonne

La Querelle des deux Freres, ou la Famille bretonne, comédie en trois actes et en vers, ouvrage posthume de Collin d'Harleville, avec un prologue d'Andrieux ; 17 novembre 1808.

Théâtre de l'Impératrice.

Titre :

Querelle des deux Frères (la), ou la Famille bretonne

Genre

comédie

Nombre d'actes :

3

Vers ou prose ,

en vers

Musique :

non

Date de création :

17 novembre 1808

Théâtre :

Théâtre de l’Impératrice

Auteur(s) des paroles :

Collin d’Harleville, avec un prologue d’Andrieux

Almanach des Muses 1809.

Les deux freres se nomment, l'un Germain, l'autre Marcel. Le premier vit heureux à Morlaix, entre sa femme et son fils Charles, jeune homme très sage et très bien élevé ; le second, qui a perdu toute sa fortune sur mer, revient de Cadix à Morlaix, avec Suzette, sa niece et sa pupille. A peine les deux freres sont-ils ensemble qu'ils se querellent ; madame Germain parvient à les réconcilier ; mais bientôt un mot mal interprété fait naître une autre dispute que calme une épître de Cicéron à son frere. Voilà le premier plan du tableau.

Sur le second plan, l'auteur a placé les amours de Charles et de Suzette : ces jeunes gens voudraient bien s'unir d'un lien indissoluble ; cet amour entre assez dans les vues de Marcel ; mais Germain ne pense pas comme son frere.

M. Hilaire, pere d'une jolie personne nommée Hortense, propose à Germain l'alliance des deux familles ; Germain y consent ; mais Mme Germain, dans la vue d'embarrasser Hilaire, homme faux et intéressé, lui propose un double mariage, en unissant le fils d'Hilaire à Suzette. Germain partage cet avis ; Hilaire est bien éloigné d'y souscrire, parce que Suzette est sans fortune ; il cherche à démontrer l'impossibilité de ce mariage : Germain, pour lever toutes les difficultés, assure 1000 louis d'or de dot à Suzette. Tout cela s'est passé en l'absence de Marcel ; il rentre ; mais, tandis que sa famille s'occupe à le fêter, Hilaire vient annoncer qu'il a écrit à son fils de se rendre à Morlaix pour épouser Suzette. Marcel, irrité de ce que l'on a conclu sans lui le mariage de sa pupille, va retourner à Cadix avec elle ; ses effets sont déjà à bord ; mais il entend accuser hautement Germain de se montrer à son égard frere dénaturé ; soudain il renonce à ses projets de départ ; et, pour démentir un bruit calomnieux, il jure de ne plus, à l'avenir, se séparer de son frere. l'hymen de Charles et de Suzette met fin aux querelles des deux freres.

Ouvrage répudié par Collin, tombé au pouvoir d'un épicier, retiré des ses mains par un heureux hasard, jugé digne de son auteur par un amateur à qui il échet, présenté au théâtre de l'Impératrice, qui l'accueille, et représenté avec un très grand succès. M. Andrieux, ami de feu Collin, a joint à la piece un prologue écrit d'un style agréable et facile.

Le prologue raconte précisément l'histoire du manuscrit de la pièce et a été reçu avec enthousiasme.

Page de titre de la brochure, à Paris, chez Duminil-Lesueur, 1810 :

Les Querelles des deux frères, ou la Famille bretonne, comédie en, trois actes, en vers, ouvrage posthume de Collin-d’Harleville, précédée d’un prologue, de M. Andrieux ; Représentée sur le Théâtre de l’Impératrice, pour la première foi, le 17 novembre 1808.

Difficilis, facilis, jucundus, acerbus es idem ;
      Nec tecum possum viviere, nec sine te.

Martial, lib. XII, epig. 47

IMITATION.

Sensible, querelleur, emporté, généreux,
Avec toi, ni sans toi, je ne puis vivre heureux.

Andrieux.

Avant le prologue qu’Andrieux a ajouté à la pièce, on trouve un avertissement dû à Andrieux, et qui obéit à plusieurs intentions : d’abord justifier la présence d’un prologue qui ne soit pas de l’auteur de la pièce : c’est la pratique ordinaire en Angleterre (on ne prend pas souvent l’Angleterre comme modèle, en ce temps-là), manifestation de la bonne intelligence entre les auteurs, dont les Français feraient bien de s’inspirer ; ensuite de remplir « un devoir sacré » en rendant hommage à un ami, « excellent poëte comique » mais aussi « excellent homme » ; enfin rappeler les circonstances très étonnantes dans lesquelles la comédie de Collin a été retrouvée. Et de conclure sur sa volonté de disposer favorablement les spectateurs en faveur de la pièce, et de son auteur défunt.]

AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR.

C'est l'usage, en Angleterre, que chaque première représentation d'une tragédie ou d'une comédie nouvelle soit précédée d'un prologue, et même suivie d'un épilogue ; ce sont des pièces de vers plus ou moins longues, que récite ordinairement un acteur ou une actrice qui joue un des principaux rôles dans la pièce. Quelquefois ces prologues et épilogues sont dialogués et forment comme une petite pièce à part ; leur objet est de faire l'apologie de l'ouvrage principal, d'aller au-devant des critiques, enfin de gagner les suffrages des spectateurs, de les toucher ou de les divertir. On cite, entre autres, le beau prologue que composa Pope pour la tragédie de Caton, par Addisson.

Ce qu'il y a, dans cet usage, de bien honorable pour les poëtes Anglais, c'est qu'ordinairement ce n'est point l'auteur de la comédie ou de la tragédie qui compose son prologue et son épilogue ; il trouve un ou deux de ses confrères qui lui rendent ce service ; et à son tour il en fait autant pour eux, lorsqu'ils mettent une œuvre dramatique sur la scène. Cet échange de bons procédés, ces marques d'estime et d'attachement mutuels valent mieux que la mésintelligence et les petites jalousies. Les Gens de Lettres seraient plus honorés s'ils vivaient plus unis. Et qu'ont à faire de mieux des hommes qui courent la même carrière, et une carrière si difficile, que de se soutenir l'un l'autre, de se faire valoir réciproquement, de montrer que l'émulation n'exclud [sic] point l'amitié ?

L'Administration du Théâtre de l'Impératrice m'ayant fait proposer de mettre un Prologue au-devant de la dernière pièce de Collin, j'aurais cru manquer à un devoir sacré, si je n'avais pas répondu à l'occasion, et si je n'avais pas tenté d'intéresser et d'émouvoir les spectateurs en faveur d'un ami qui fut non-seulement un excellent poëte comique, mais, ce qui vaut mieux, un excellent homme, à qui j'ai eu tant d'obligations, qui me manque tous les jours, et dont tant de motifs me font si souvent ressentir et déplorer la perte. Cùm præsertìm non modò nunquàm sit aut illius à me cursus impeditus, aut ab illo meus, sed contrà semper alter ab altero adjutus et communicando, et monendo et favendo (1)... Cùm ego mihi illum, sibi me ille anteferret, conjunctissimè versati sumus (2). Cicéron, dont j'emprunte ces mots touchans, était un des auteurs favoris de Collin, et l'on en trouvera dans sa Comédie une citation employée avec beaucoup d'art et d'originalité.

Le fonds de mon Prologue est réel ; il est très-vrai que la pièce intitulée ::les Querelles des Deux Frères, ou la Famille Bretonne, a été retrouvée chez un épicier, parmi des paperasses achetées à la livre par ce marchand ; il est très-vrai que quelques mois avant sa mort, et par une triste prévoyance, COLLIN voulut supprimer beaucoup de papiers inutiles, et qu'il chargea Véronique, sa gouvernante, de les brûler; mais que celle-ci, déterminée par l'espoir d'un petit profit, alla les vendre au poids. Soit intention, soit imprudence de Collin ou de la domestique, la pièce dont il s'agit se trouva comprise dans la proscription ; heureusement elle est tombée dans de bonnes mains. M. Godde, en la sauvant du naufrage, et en s'occupant, avec zèle, de la faire paraître sur la scène, a conservé au Public des jouissances, à Collin un titre de plus à la gloire, et à sa famille une propriété.

Je serai trop heureux, si en réveillant chez les spectateurs et chez les lecteurs les sentimens de cette bienveillante estime que Collin inspirait si généralement et à si juste titre, je puis les disposer favorablement pour son dernier ouvrage. Quelque [sic] soit le sort de mon travail, on en approuvera du moins l'intention ; elle est si pure, que je sacrifierais de bien bon cœur le succès du Prologue à celui de la Comédie.

(1) Cicer. Brut. seu de Clar. Orator., N°. 3.

(2) Ibid., N°. 323.

Magasin encyclopédique, ou journal des sciences, des lettres et des arts, année 1808, tome VI, p. 376-377 :

[L'article s'ouvre bien sûr par l'histoire singulière du manuscrit de la pièce, voué au feu par l'auteur, mais vendu à un épicier par sa servante, pour emballer les marchandises. Sauvée du désastre, la pièce a fini par être représentée. Elle est jugée par le critique « un ouvrage doux, moral et intéressant ». Elle a réussi sans coup de théâtre, ni « déclamations ampoulées », ni « intrigues compliquées »; On peut la résumer en quelques lignes. La pièce a été un grand succès, dont le critique se permet de penser qu'elle le doit aux circonstances de son sauvetage. Des propos désabusés montrent que le critique ne l'estime guère.]

Les Querelles des Deux Frères, comédie en trois actes et en vers, jouée le 20 novembre.

Cette comédie, jugée sévèrement par les administrateurs de Théâtre, avoit été, dans un mouvement de dépit, condamnée au feu par son auteur, Collin d'Harleville. Sa servante crut ne pas devoir obéir ponctuellement, et vendit le manuscrit à un épicier, où il fut condamné à habiller le poivre et la canelle. Heureusement qu'un connoisseur se trouva là, et jugea les vers trop bons pour un pareil emploi ; un autre hasard fit que cet homme connoissoit l'écriture de Collin, et la comédie fut sauvée. C'est donc à ces bizarres circonstances que nous devons un ouvrage doux, moral et intéressant ; un tableau vrai de ce qui se passe chaque jour dans les familles, une comédie qui a réussi sans le secours des coups de théâtres, des déclamations empoulées [sic], des intrigues compliquées. Les disputes des deux frères sont si naturelles. La bonne Madame Germain qui tâche de les réconcilier, les amours naïfs des deux jeunes gens, les intrigues d'un méchant voisin, tout cela est dans la nature. Des frères se querellent, mais ils s'aiment, et l'un d'eux accusé de dureté, se jette dans les bras de son frère, s'entoure de toute sa famille et lui fait partager sa fortune.

Cette pièce a obtenu le plus grand succès. On conviendra cependant que l'enthousiasme du public tient un peu aux circonstances qui ont accompagné le sort de cet ouvrage ; on aime le merveilleux, et une pièce d'un auteur mort, doit être bien meilleure que celle d'un auteur vivant ! Jouée du temps de Collin, sa pièce eût sans doute été estimée; mais elle n'eût point fait courir. Il faut donc mourir pour être sans rivaux, sans ennemis et sans cabales : peu d'auteurs voudroient acheter à ce prix le succès de leurs pièces.

L’Esprit des journaux français et étrangers, tome I, janvier 1809, p. 248-258 :

[L’article est suivi du texte du prologue écrit par Andrieux pour expliquer les circonstances du sauvetage du manuscrit de la pièce, vendu avec de vieux papiers de Collin d’Harleville à un épicier, et redécouvert fortuitement. On trouvera ce texte dans les diverses éditions de la pièce, et dans le Mercure de France où il a d’abord paru (volume 34, n° CCCLXXXIV du samedi 26 novembre 1808, p. 385-394).

Ce compte rendu de la pièce posthume de Collin d’Harleville est manifestement l'œuvre d’un admirateur du maître de la comédie du temps. Le début est consacré à l’histoire de la pièce, puisque « tout ouvrage posthume a son historique ». Cette histoire, c’est celle d’une domestique chargée de brûler de vieux papiers du vieil écrivain, et qui les vend à un épicier, sans doute pour quelques pièces de monnaie. Heureusement, un admirateur du maître reconnut son écriture dans le papier utilisé par l’épicier pour emballer ses marchandises et y retrouva entre autres le manuscrit de trois pièces de théâtre, dont celle dont il s’agit ici (sur les trois pièces, les Querelles a été jouée, les Riches a été publiée, et la Force du sentiment n’a pas laissé de trace). Après un portrait psychologique de Collin tel qu’on peut le lire dans ses œuvres, portrait très positif, le critique passe à la pièce nouvelle. L’idée principale est de montrer « l'amitié et l'amitié fraternelle aux prises avec le caractère, lui cédant sans cesse un .avantage passager, et reprenant bien vite ses droits pour les affermir et les rendre plus chers », l’idée secondaire est de situer l’action en Bretagne, le caractère des deux personnages principaux étant conformes à l’idée qu’on se fait des Bretons, alternativement bons et colériques. Inutile de dire que ces deux idées sont aux yeux du critique excellentes. L’intrigue, très simple, est vite résumée : elle n’est là « que pour donner plus de développement an caractère de ses deux frères », caractère identique chez les deux. L’habileté de Collin est d’avoir sur remplir sa pièce des multiples querelles et oppositions entre ces deux personnages que tout rapproche au contraire. Même une fois arrivé le dénouement, sous forme du mariage attendu entre le fils de l’un et la pupille de l’autre, ils arrivent à se disputer pour une broutille. Pleine de justesse, la pièce est aussi fort bien écrite : on y trouve en vers le style de la conversation. Et le critique s’interroge sur les raisons qui ont pu faire craindre à Collin de faire jouer sa pièce : « peut-être croyait-il qu'on trouverait son action invraisemblable, et sa peinture de mœurs infidelle ». Le public a montré qu’il se trompait. La pièce a été applaudie, la pièce est adoptée par le public. Et Andrieux a pris soin de l’accompagner d’un prologue qui explique les circonstances du sauvetage de la pièce.]

THÉÂTRE DE L'IMPÉRATRICE.

Les Querelles des frères, ou la Famille bretonne.

C’est avec un succès bien mérité et bien flatteur pour les amis de la mémoire du bon et sensible Collin-d'Harleville, qu'on a donné la première représentation d'une comédie en trois actes et en vers, œuvre posthume de cet aimable auteur ; elle est intitulée les Queielles des deux frères, ou la Famille bretonne. Tout ouvrage posthume a son historique ; nous commencerons par donner celui de la pièce dont il s'agit.

Collin avait éprouvé, à l'occasion de sa comédie des Riches,qui n'a point été représentée, mais qui est imprimée et fait partie de ses œuvres complettes, des désagrémens auxquels il avait été très-sensible, soit qu'il jugeât lui même cette pièce avec une sévérité chagrine, soit qu'il la défendît intérieurement contre les préjugés défavorables des autres. A cet état pénible se joignait celui de souffrance et de maladie auquel il était réduit: c'est dans l'un des momens où cette situation, lui paraissait le plus insupportable, que jettant un coup-d'œil sur quelques-uns des manuscrits de ses pièces encore inédites, il les condamna au feu, chargeant sa domestique de l'exécution de l'arrêt. Si cette domestique eût ressemblé au valet de Molière, il en était des manuscrits de Collin comme de la traduction de Lucrèce ; mais. par bonheur, la bonne femme avait de la prévoyance et de l'économie, et au lieu d'allumer son feu avec les manuscrits de son maître, elle jugea à propos de les confier à l'épicier voisin, moyennant une honnête rétribution : ce dernier paraît n'avoir point reconnu le prix réel des papiers qui lui étaient livrés, et déjà ils allaient être dispersés dans la forme connue, lorsque le hasard fit jetter les yeux sur l'une de ces feuilles à un nommé M. Godde, qui, s'empressant de les réunir, les reçut avec un vif plaisir de l'obligeance de leur nouveau dépositaire. Les Riches faisaient partie du recueil, ainsi qu'une comédie en trois actes et en vers, intitulée la Force du Sentiment ; la Famille bretonne était en tête : elle vient d'être représentés : puissent les deux autres la suivre de près ! Peut-être sont-elles, comme la première, tout-à-fait dignes d'honorer la mémoire de leur auteur.

Collin était aimant, sensible; et l'on a pu juger que ses propres sentimens, les mouvemens de sa belle ame, et ses retours sur son caractère, sur ses impresions, avaient déterminé le choix de ses sujets. De là ce mélange d'esprit et de sensibilité, ce ton généralement affectueux, cette moralité douce qui fait à la fois le mérite et le charme de ses ouvrages. Il se peignait souvent dans ses écrits ; il fut long-temps l'Optimiste, même quand il était persécuté par le poëte incorrect, mais vigoureux, qui l'accusait d'être le PhilintePeut-être en traçant le caractère du Célibatairepensa-t-il plus d'une fois à la situation qui l'eût attendu dans sa vieillesse. Dans sa comédie même d'Etre et Paraître, où la sévérité d'un spectateur dont il n'était pas assez connu, lui dut être si cruelle, n'avait-il pas mis en scène la modestie de son caractère, la simplicité de ses habitudes, son désir constant d'éviter l'éclat et le bruit ? L'Inconstant seul et son Baron de Crac paraissent des caractères étrangers au sien : dans la Famille bretonne, au contraire, on reconnaît souvent que c'est son ame qui lui a dicté ses plus touchantes ou ses plus ingénieuses pensées ; car elles le sont tour-à-tour, opposées sans disparate, et se succédant sans se nuire. Il peint ici l'amitié et l'amitié fraternelle aux prises avec le caractère, lui cédant sans cesse un .avantage passager, et reprenant bien vite ses droits pour les affermir et les rendre plus chers.

Cette idée principale était excellente ; c'est aussi une bonne idée secondaire que d'avoir choisi la Bretagne pour lieu de la scène. De tout temps l'amitié, la franchise, la cordialité, mais aussi la vivacité, l'emportement et l'obstination ont été reconnus le partage des habitans de ce pays : très-bons quand on ne les contredit pas, ils le paraissent moins quand ils trouvent de la résistance, moins encore quand leurs mouvemens violens éclatent, mais excellens quand ils s'appaisent, et ces effets se suivent chez eux avec assez de rapidité. Voilà ce que Collin avait observé sans doute ; car il le peint très-fidellement dans sa pièce, dont voici une idée.

Deux frères bretons, Germain et Marcel vivent ensemble à Morlaix : Germain est riche, Marcel a eu des malheurs dans son commerce, et est resté chez son frère ; Germain a un fils ; tous deux ont une nièce, orpheline et pauvre, dont Marcel est le tuteur : les jeunes gens s'aiment, voilà l'exposition. Un voisin, nommé Hilaire, veut brouiller les deux frères, rompre le mariage projetté, et donner sa fille au jeune et riche Germain ; voilà le nœud. Les mensonges, les calomnies, les manœuvres intéressées de Hilaire sont découvertes, les deux frères se. réunissent et s'embrassent, les jeunes amans sont unis, le méchant est confondu; voilà le dénouement.

On conçoit que l'auteur n'a fait choix d'un sujet aussi simple et d'une action aussi peu compliquée, que pour donner plus de développement an caractère de ses deux frères ; je dis au caractère et non aux caractères, car les deux frères n'en ont qu'un : or, il fallait ici trouver de la variété sans avoir d'opposition, et éviter la monotonie dans un dialogue où les deux personnages émus de la même manière, et inspirés par le même sentiment, doivent nécessairement dire tous deux la même chose. Certes, il fallait beaucoup d'art pour y réussir, et Collin y est parvenu.

Les deux frères sont les meilleurs des hommes, francs, généreux, loyaux ; l'amitié la plus sincère les unit ; ils ne peuvent être un jour sans se voir, mais ils ne peuvent être un moment sans se fâcher : unis de cœur et d'esprit pour tout ce qui est essentiel, pour tout ce qui leur commande un moment de réflexion, ils se contredisent, se contrarient, s'obstinent, s'emportent, se fâchent et se brouillent à chaque moment pour la moindre vétille, et c'est ici que Collin a sur-tout montré un art bien ingénieux dans ces préparations piquantes du sujet exigu de leurs vives querelles.

Il y en a bon nombre dans l'ouvrage ; l'une remonte à des souvenirs de collège, l'autre à des souvenirs de famille, une autre naît d'un mot mal entendu, une autre, dans une scène neuve et piquante, d'une grave difficulté sur la traduction d'un passage de Cicéron. L'avant-dernière est la plus grave, et cela devait être dans les règles de la progression:  l'auteur voulait amener Marcel à sortir de la maison de son frère, il fallait que le débat eût une importance réelle ; et en effet, c'est du sort de la pupille qu'il s'agit ; ici Collin par la nature même de son sujet est entraîné à sortir des bornes de la véritable comédie, et du ton du reste de son ouvrage ; la fin du second acte, et le commencement du troisième appartiennent à la comédie larmoyante ; mais ce n'est qu'un nuage passager, et bientôt avec un art infini, avec un goût et une flexibilité de talent bien remarquable, l'auteur revient à la Thalie aux pieds nus de Piron, fait rire ceux qu'il vient d'émouvoir, et termine de la manière la plus heureuse et la plus piquante, en soutenant si bien jusqu'au bout le caractère de ses deux personnages, que, reconciliés, réunis, unissant leurs enfans, ils trouvent encore le secret d'une petite contestation extrêmement amusante.

Si l'on ajoute qu'à beaucoup d'esprit, à une sensibilité vraie, à une peinture fidelle des mœurs, à une action assez, intéressante, l'ouvrage joint un style agréable, semé de vers très-heureux, et offrant avec une exactitude parfaite, le ton familier de la conversation retracé dans des vers faciles, on demandera sans doute pourquoi Collin voulut être si sévère envers lui même, et fort heureusement ne réussit pas à l'être tout-à fait : nous dirons que peut-être il se défia de son idée principale, de la répétition forcée des mêmes moyens, de la difficulté de varier les formes du dialogue dans une même situation, et le langage de deux personnages semblables : peut-être il a senti qu'il donnait trop au drame dans une partie de sa pièce ; qu'un mot suffirait pour faire rester Marcel, qu'alors tout péril cesserait, et qu'on ne voit pas assez pourquoi ce mot n'est pas dit : peut-être croyait-il qu'on trouverait son action invraisemblable, et sa peinture de mœurs infidelle : il s'est heureusement trompé, le public tout entier a trouvé la pièce amusante à-la-fois et fort intéressante ; les caractères vrais, bien saisis, bien peints, et tels que ces portraits de la ressemblance desquels on se tient pour assuré, même sans avoir connu les modèles.

Cet aimable ouvrage a été accueilli par les applaudissemens les plus vifs. Ce testament de son auteur est désormais adopté par le public. L'amitié de M. Andrieux s'en est rendue exécutrice : sa plume, à-la fois correcte et facile, a présenté la Famille bretonne au public en lui racontant, dans un prologue spirituel, le sort qui l'avait menacée et le hasard auquel elle doit son salut. Nous n'avons dit qu'un mot du prologue, tribut de l'amitié, où elle-même s'est mise en scène.

Ce prologue a été très-applaudi ; son auteur vient de le publier dans le Mercure de France.

« L'administration du Théâtre de l'Impératrice, dit-il, m'ayant fait proposer de mettre un prologue au-devant de la dernière pièce de Collin, j'aurais cru manquer à un devoir si je n'avais pas répondu à l'occasion, et si je n'avais pas tenté d'intéresser et d'émouvoir les spectateurs en faveur d'un ami qui fut non-seulement un poëte comique, mais, ce qui vaut mieux, un excellent homme à qui j'ai eu tant d'obligations, qui me manque tous les jours, et dont tant de motifs me font si souvent ressentir et déplorer la perte.

« Le fonds de ce prologue est réel; il est très-vrai que la pièce intitulée : les Querelles des deux Frères ou la Famille bretonne, a été retrouvée chez un épicier, parmi des paperasses achetées à la livre par ce marchand ; il est très-vrai que, quelques mois avant sa mort et par une triste prévoyance, Collin voulut supprimer beaucoup do papiers inutiles, et qu'il chargea Véronique, sa gouvernante, de les brûler ; mais que celle-ci, déterminée par l'espoir d'un petit profit, alla les vendre au poids. Soit intention, soit imprudence de Collin ou de la domestique, la pièce dont il s'agit se trouva comprise dans la proscription ; heureusement elle est tombée dans de bonnes mains. M. Godde, en la sauvant du naufrage , et en s'occupant avec zèle de la faire paraître sur la scène, a conservé au public des jouissances, à Collin un titre de plus à la gloire, et à sa famille une propriété.

« Je serai trop heureux si, en réveillant chez les spectateurs et chez les lecteurs les sentimens de cette bienveillante estime que Collin inspirait si généralement et à si juste titre, je puis les disposer favorablement pour son dernier ouvrage. Quel que soit le sort de mon travail, on en approuvera du moins l'intention : elle est si pure que je sacrifierai volontiers le succès du prologue à celui de la comédie ».

Nous allons mettre ce prologue sous les yeux du lecteur ; nous nous bornerions à indiquer le plan de toute autre production de cette nature, mais il s'agit de Collin-d'HarlevilIe ; il s'agit de savoir comment M. Andrieux fait parler l'ami dont les entretiens avaient tant de charme pour lui ; et nous ne croyons pouvoir rien mettre sous les yeux du lecteur qui lui soit plus agréable, et qui lui inspire mieux le désir de voir représenter la Famille bretonne.

Mercure de France, journal littéraire et politique, tome cinquante-cinquième, n° DCXVII (samedi 15 mai 1813), p. 322-323 :

[Article de 1813, à l’occasion d’une reprise de la pièce, au cours de laquelle l’acteur Martelli a continué ses débuts.

Le critique prévient d’emblée : ce n’est pas la meilleure pièce de Collin d’Harleville qu’il va nous présenter, mais c’est une pièce différente des autres, celle « qui se recommande par le plus d'énergie », énergie qui n’est pas la qualité principale de cet auteur, qui « touche le cœur plus qu'il ne brille par la vivacité de l'expression et par l'esprit ». Elle montre la situation intéressante de deux frères incapables de se supporter comme de séparer, ce qui rend le moment du dénouement indéfini. C’est tout ce que l’article dit de la pièce, puisque, dans la suite, il n’est question que de l’acteur qui faisait ses débuts, Martelli, dont la prestation dans la pièce a déçu le critique. Il lui reproche particulièrement sa coiffure et sa mise (son costume), et il insiste ensuite sur l’importance de la parure au théâtre : « la tenue, la. démarche, les habitudes du corps, ne suffisent pas seules, il faut y joindre les grâces de la parure ». Ce qui n’enlève rien au talent du comédien visé...]

Théâtre de l'Impératrice. — La Querelle des Deux Frères, pour la continuation des débuts de Martelli.

Cet ouvrage me paraît un des meilleurs qu'ait tracés Collin-d'Harleville ; c'est au moins celui qui se recommande par le plus d'énergie, qualité qui ne forme pas la base principale du talent de cet auteur. Il touche le cœur plus qu'il ne brille par la vivacité de l'expression et par l'esprit. Ce n'est point à la cour et parmi les grands qu'il a puisé ses caractères ; il n'arrache point comme Molière le masque aux ridicules et aux vices illustres : c'est dans les conditions privées de la vie, dans 1'intérieur des ménages, qu'il établit le centre de ses observations. S'il ne provoque pas toujours l'admiration, il excite le sourire, ou fait couler de douces larmes. Rien n'est plus intéressant que l'amitié de ces deux frères se querellant toujours et ne pouvant se quitter ; c'est un fil qui se noue, se rompt et se renoue sans cesse, il est vrai que le dénouement peut s'ajourner à un tems indéfini, parce qu'il n'y a point de raison pour que ces deux querelleurs ne recommencent sans fin leurs querelles.

Martelli dans les deux frères a bien saisi son rôle ; mais ce n'est peut-être pas celui qui lui fait le plus d'honneur. En général, cet acteur a plus d'intelligence, d'esprit, de finesse et d'à-plomp que d'entraînement. Il plaît par une diction correcte, élégante et pure, et par des qualités qu'on acquiert par une étude constante. Personne ne connaît mieux que lui les habitudes du monde et les conventions théâtrales. Cependant on désirerait que sa coiffure fut moins lourde, sa mise moins âgée. Le vêtement entre pour plus qu'on ne croit dans l'effet que doit produire l'acteur. S'il est vrai que le théâtre soit un miroir magique qui réfléchit à nos yeux le personnage sous le point de vue le plus brillant ; pourquoi ne pas soigner ses reflets agréables ? Molé et Fleuri me semblent être les acteurs qui ont le mieux senti et mis en usage ce prestige enchanteur. La tenue, la. démarche, les habitudes du corps, ne suffisent pas seules, il faut y joindre les grâces de la parure. Malgré toutes 1es observations que je viens de faire relativement à Martelli, je n'en suis pas moins l'admirateur de son beau talent, et les éloges qu'il mérite, et que je lui donne avec autant de plaisir que de justice, doivent rejaillir sur l'administrateur du Théâtre de l'Impératrice, qui l'a su distinguer et faire en sa faveur des sacrifices.                                 Du Puy des Islets.

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