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Le Voyageur malencontreux ou l'Intrigue en route

Le Voyageur malencontreux ou l'Intrigue en route, comédie-folie en trois actes, de Delestre et de Verneuil ; 9 février [1813].

Le nom des auteurs est donné dans le Journal des arts, des sciences et de la littérature, douzième volume, n° 205 (quatrième année, 15 février 1813), p. 218 : « L’affiche de l’Odéon a cru devoir annoncer que le Voyageur malencontreux était de MM. Delaitre et de Verneuil. » Le même journal, p. 219, l’attribue au seul Delestre (avec une orthographe différente). S'agit-il de Delestre-Poirson ?

Théâtre de l'Impératrice.

Titre :

Voyageur malencontreux (le) ou l'Intrigue en route

Genre

comédie-folie

Nombre d'actes :

3

Vers / prose

 

Musique :

non

Date de création :

9 février 1813

Théâtre :

Théâtre de l’Impératrice

Auteur(s) des paroles :

Delestre-Poirson et de Verneuil)

Almanach des Muses 1814.

Conception malheureuse, et qui n'a que trop justifié le titre de la pièce. Le Voyageur malencontreux n'a pu achever sa course.

Journal des arts, des sciences et de la littérature, n° 205 (quatrième année), 15 février 1813, p.219-220 :

[Le compte rendu de la pièce de Delestre (cette fois un seul nom, mais écrit sans doute plus correctement que dans la page précédente du journal) commence par un long passage polémique où le critique règle des comptes avec ses collègues, celui de la Gazette nationale accusé de dire des évidences et surtout de celui du Mercure de France, accusé d’être injuste envers « un jeune auteur », et d’utiliser des images obscures. Il peut ensuite passer à l’examen de la comédie, dont il reconnaît volontiers qu’elle « est visiblement empruntée des grands maîtres » (Picard et Charlemagne), ce qui fait que les sifflets ne concernent pas Delestre, mais ses illustres devanciers. De toute façon, le public de l’Odéon n’aime pas les nouveautés sauf s’ils sont du genre – apparemment peu apprécié par le critique – de Célestine et Faldoni ou Monsieur de la Giraudière, deux pièces récentes jouées à l'Odéon). Il ne reste plus qu’à dresser la liste classique des défauts (peu d’intérêt, personnages insignifiants, exposition longue et obscure) et des qualités (action bien suivie, des rôles plaisants, des scènes appartenant à la bonne comédie). Et le public lui-même est paragé : des sifflets un jour, des applaudissements ensuite.]

THÉATRE DE L'ODÉON.

Première représentation du Voyageur malencontreux, ou l'Intrigue en route, comédie-folie en trois actes par M. Delestre.

Il n'y a, dit-on, qu'heur et malheur en ce monde, et certes M. Delestre doit croire à la vérité du proverbe. Après avoir réussi au Vaudeville, il rentre une seconde fois à l'Odéon pour y faire une chûte complète. N'est-ce pas vivre sous une étoile bien funeste ? Je crois que cet événement forme un peu compensation avec la représentation du Rêve, dont l'auteur est tombé au Vaudeville, après avoir enlevé tous les suffrages à l'Odéon. Rien n'est moins constant que la fortune des théâtres.

Je ne dirai pas, comme l'a fait la Gazette, que l'auteur de l'Intrigue en route a copié servilement le théâtre de Picart, et qu'avec trois pièces il en a fait une. L'auteur le sait tout aussi bien que moi, le public le sait mieux encore : que gagnerais-je à le répéter ? Ce sont de ces vérités qui dégénèrent en axiomes.

Je me garderai bien aussi d'imiter l'homme de lettres connu, qui, dans le dernier numéro du Mercure, compare l'auteur l’auteur de l'Intrigue en route, aux chenilles et aux insectes qui peuplent les charmilles à la suite des longs orages. La critique n'exclut pas, ce me semble, la politesse : notre confrère devrait réserver pour lui seul la conscience de son talent, et ne pas accabler d'épithètes cruelles un jeune auteur qui, peut-être, ignore encore qu'il existe un journal littéraire et politique appelé le Mercure.

Le même rédacteur prétend que

Le vaste champ des Arts n'est plus qu'un cimetière ;

Et que ce cimetière s'est bien accru, depuis qu'il est mort d'une indigestion à Berlin. Ici la critique devient trop fine et trop ingénieuse pour que je puisse l'entendre. L'indigestion d'un cimetière ! Voilà de ces métaphores hardies qui surprennent toujours le lecteur , et qui ne se laissent pas deviner aisément. N'y a-t-il pas même plus de mérite à les comprendre, qu'il ne peut y en avoir à les inventer ?

Je laisse aux doctes le plaisir de répondre à cette question : maintenant je dois parler du Voyageur malencontreux, et si je ne suis pas entraîné par l'exemple, je mettrai dans ma critique tant soit peu de décence.

La comédie nouvelle est visiblement empruntée des grands maîtres : c'est, pour M. Delestre, une espèce de consolation, de penser qu'on a sifflé l'ouvrage des autres, et non pas le sien. L'esprit, l'invention comique, soit de l'auteur, soit de ses modèles, abondent dans la pièce. Le public ne les a pas remarqués : il aurait fallu, pour qu'il pût les applaudir, que le Voyageur malencontreux portât le nom de Molière ou de Picart [sic] ; hors de-là, quand une pièce est nouvelle, le parterre de l'Odéon n'approuve guère que ce qu'il trouve à sa portée. Peu de genres pourraient trouver grâce sur une scène où réussissent Faldoni et M. de de la Giraudière.

Le Voyageur malencontreux est, je dois en convenir, une froide imitation de ces provinciaux amoureux, qu'on a mis depuis si long-temps au théâtre ; il y règne peu d'intérêt ; les personnages en sont insignifians, l'exposition est longue et obscure ; mais l'action est bien suivie, plusieurs rôles sont plaisans ; quelques scènes appartiennent à la bonne comédie. Si l'auteur s'est trompé, il l'a fait comme tant d'autres ; et le public l'a si bien senti, qu'après l'avoir sifflé la veille, il a cru devoir se réconcilier avec lui le lendemain.

Mercure de France, journal littéraire et politique, tome cinquante-quatrième (1813), DCIV (samedi 13 février 1813) p. 319-321 :

[Une note à cet article précise que le Mercure de France va donner plus d’ampleur à ses comptes rendus des représentations données dans les grands théâtres, et ce premier article illustre cette volonté de hausser le niveau de la critique dramatique. Il s’ouvre par un constat de la décadence de l’art, sous le signe de Rivarol, fort mal traité (« précieuse ridicule de son siècle »), dont la nouvelle pièce serait la démonstration, puisque, sur le thème des voyages traité avec succès par Picard ou Charlemagne. Cette fois, il n’est même pas utile de faire l’analyse de la pièce tant elle serait courte (une auberge, un tuteur, un prétendu : l’originalité n’est pas au rendez-vous !). Elle a été copieusement sifflée, et le critique se limite à s'interroger sur ce qui a conduit à mettre sur la scène une œuvre pareille. Quand un théâtre dispose d’un riche répertoire, il peut se consoler d’une chute en puisant dans ses richesses. Mais à l’Odéon ? « après une chute signalée, il faut regarder de quel côté vient le vent ».]

Théâtre de l'Impératrice (1). — Le Voyageur Malencontreux.

Rivarol, précieuse ridicule de son siècle, et qui débitait avec assez d'art une trentaine de conversations écrites d'avance dans sa mémoire, assis au banquet de quelques gens de qualité, chez lesquels il n'était pas fâché de faire croire à sa qualité, récitait souvent ce vers, qu'il a consigné dans une épître anti-poétique, adressée au roi de Prusse, qui ne l'a jamais lue :

Le vaste champ des arts n'est plus qu'un cimetière.

Ce cimetière s'est bien accru depuis même qu'il est mort d'une indigestion à Berlin. On n'a jamais vu plus de funérailles, plus de convois d'auteurs. N'est-il pas juste, au reste, que la sotte vanité qui porte une jeunesse imberbe à s'élancer dans une carrière que lui ferma la nature, reçoive à la fin son châtiment ? Plus l'éducation s'affaiblit, plus s'affaissent ses ressorts, plus la démangeaison de produire s'exalte et se fortifie. L'ignorance est sans pudeur. Ce déluge d'écrivains morts-nés se fait sur-tout sentir après les époques calamiteuses. Le champ des arts en est alors inondé. C'est ainsi qu'à la suite des longs orages, les charmilles des jardins et les feuilles des arbres se peuplent de chenilles et d'insectes de toute espèce.

C'est cette effervescence inconsidérée de la jeunesse qui semble avoir donné le jour au Voyageur Malencontreux. Son peu de succès a justifié son titre. Les Voyageurs de M. Charlemagne n'avaient rencontré que des amis sur leur route ; et le Voyage Interrompu de M. Picard ne l'a point empêché d'arriver à bon port. C'est que l'ouvrage du premier de ces auteurs est semé de vers piquans et agréables, que les scènes en sont l'une à l'autre liées ; et que celui du second, quoiqu'il ne soit pas d'un comique fort élevé, étincèle d'une gaîté franche et naturelle, apanage particulier du talent de M. Picard. On y remarque surtout une scène fort divertissante, celle du notaire. Appelé pour dresser un contrat de mariage qu'on sollicite avec instance, il s'entretient de tout autre chose que de l'objet qui l'amène. Cette scène est visiblement empruntée d'une pièce anglaise, intitulée, si je ne me trompe : My Great Mother. C'est un barbier, des plus bavards, qui se présente pour raser un jeune homme d'un caractère vif et bouillant. Avant de se mettre en devoir d'exercer son ministère, il lui fait mille contes, et met à l'épreuve sa patience. A l'instant de faire glisser le rasoir sur son visage, il entame de nouvelles histoires, et lui chante des couplets. A Londres comme à Paris cette scène provoque un rire franc et jovial, parce qu'elle fait ressortir le contraste des caractères. Je suis bien loin de faire un crime à M. Picard d'une imitation semblable. Les larcins sur les étrangers sont des conquêtes. On ne dérobe pas toujours aussi adroitement que lui ; et en bonne conscience le volé devrait remercier le voleur. Il n'en est pas ainsi des auteurs du Voyageur Malencontreux, car deux auteurs se sont cotisés pour cette production : l'un est encore debout, et l'autre a vu, dit-on, le noir rivage ; leur destinée physique est différente, mais celle de leur esprit est la même. Nous désirions analyser la pièce, mais son existence menace d'être si courte, que nous ne voulons point perdre notre tems et abuser de la patience du lecteur.

J'aurais voulu pour les auteurs que le public eût oublié les sifflets. Ils avaient préludé d'une manière peu satisfaisante pour la pièce au premier acte : ils ont retenti à la fin avec un acharnement inconcevable. Le fait est qu'il n'y a point de motif de pièce. Il n'était pas nécessaire de courir les grands chemins et les auberges pour duper d'aussi bons diables qu'un tuteur et un prétendu tels que ceux qu'on a mis sur la scène.

Mais, dira-t-on , pourquoi offrir aux gens de goût de semblables ouvrages ? Parce que les bons ouvrages sont rares, et qu'on n'a pas le droit d'exercer son palais sur -des mets plus exquis. D'ailleurs, ne faut-il pas amorcer le public par des nouveautés ? Une sotte pièce peut avoir une heureuse destinée. Les preuves ne nous manquent pas. Quand on est soutenu par un excellent répertoire, on peut attendre, et se montrer difficile. La Comédie française court peu après les ouvrages nouveaux. Elle fait même de tems en tems des actes d'indulgence envers certains auteurs, dont les noms expulsés depuis long-tems de l'affiche sont tout étonnés de s'y retrouver. Eh ! que lui fait le succès ou la chute de plus d'une pièce ? Le lendemain elle se console avec le Misanthrope, Tartuffe, la jeunesse de Henri V, les Héritiers, les Deux Gendres, Bruyeis et Palaprat, les Etourdis. Mais à l'Odéon, après une chute signalée, il faut regarder de quel côté vient le vent.                           D

(1) Quelques abonnés ayant paru désirer que nous donnassions une certaine étendue à nos articles sur les grands théâtres, un homme de lettres connu a bien voulu se charger de la rédaction de ces articles, qui contiendront à l'avenir plus de détails et d'observations littéraires.

L'Esprit des journaux français et étrangers, 1813, premier trimestre, tome III, mars 1813, p. 289-291 :

[Le compte rendu s’ouvre sur un constat dépité : le public voulait des comédie au Théâtre de l’Impératrice, on en a monté une, et le public l’a sifflée. Et pourtant cette comédie reprenait tant à des comédies appréciées de Picard, dont les titres reviennent sans cesse dans l'article. Mais « ce que l'auteur malencontreux du Voyageur Malencontreux a voulu y ajouter de son propre fonds, ne vaut guère la peine d'en parler », ce dont témoigne l’analyse de la pièce, qui insiste sur l’absence de nouveauté dans la pièce et sur l’inconsistance de ce qu’elle a de nouveau. Les personnages sont eux aussi empruntés à d’autres comédies. Le critique n’a plus qu’à regretter d’avoir conseillé à l’Odéon de revenir à la comédie : ce n’était pas un conseil judicieux.]

Théâtre de l'Impératrice.

Le Voyageur Malencontreux.

Dernièrement on reprochait à l'Odéon de ne donner que des drames ou des farces, et d'oublier qu'il devait, comme second Théâtre-Français de l'Empire, jouer de temps en temps des comédies. On a voulu réparer le temps perdu, et l'on vient de livrer au public je ne sais combien de comédies en une seule. Par quelle fatalité le parterre vient-il de siffler des personnages et des situations qu'il a l'habitude d'applaudir ?

Avez-vous vu le Conteur, ou les Deux Postes, le Collatéral et le Voyage Interrompu de M. Picard ? Vous connaissez la pièce nouvelle, à très-peu de chose près, et ce que l'auteur malencontreux du Voyageur Malencontreux a voulu y ajouter de son propre fonds, ne vaut guère la peine d'en parler.

M. Vernon, ancien procureur à Montargis, veut marier sa nièce à M. du Rosier, nouveau procureur à Caen. Mais avant l'arrivée de M. du Rosier, la nièce s'est enfuie avec M. Henri, qu'elle préfère à tous les procureurs du monde. Lorsque le procureur de Caen se présente, il faut partir pour courir après la fugitive. Voilà le premier acte des Deux Postes , ainsi que du Voyageur Malencontreux.

Tout le monde arrive à la première poste ; mais comme M. du Rosier ne connaît ni son oncle, ni son rival, ni sa prétendue, on le berne à loisir ; une troupe de comédiens se trouve là tout exprès, ainsi que dans le Collatéral, pour représenter M. Vernon et sa nièce. Un ami se charge, comme dans le Voyage Interrompu, d'arranger ou de préparer l'arrangement des affaires. Il y a, comme on voit, plus de travail dans le second acte, puisque l'on a emprunté dans trois pièces, tandis que le premier n'en avait mis qu'une seule à contribution.

L'auteur de la pièce nouvelle possède on ne peut mieux le théâtre de M. Picard, et s'en sert fort habilement. Tout le troisième acte roule sur un duel. Le procureur de Caen croit avoir tué son rival, comme l'Anglais du Conteur croit avoir tué le jeune fat qui fait la cour à Milady. Mais ici l'auteur a donné un libre essor à son imagination ; les événemens se succèdent avec une extrême rapidité ; le rival tué se présente comme frère du défunt pour demander raison de sa mort. Un caporal et quatre fusiliers surviennent pour arrêter le procureur, comme prévenu d'avoir tué un homme en duel ; enfin un commissaire de police veut aussi arrêter le pauvre du Rosier, sous prétexte qu'il est suspect.

Il n'en fallait pas tant pour mettre un procureur à la raison. M. du Rosier, ainsi que dans le Collatéral et dans le Voyage Interrompu, reconnaît qu'on s'est moqué de lui ; il renonce à la main de la charmante Laure, et..... tout ce qu'on a pu entendre au milieu des brouhahas et des sifflets, c'est que Henri épouse la nièce de M. Vernon.

Que dire des différons personnages ? l'oncle est calqué sur tous les oncles de comédie ; M. du Rosier, au comique près, que l'auteur a négligé, retrace exactement le La Saussaie du Collatéral et le niais de Moulins du Voyage Interrompu. La jeune Laure ne dit rien ou presque rien. La comédienne qui la remplace au deuxième acte, ne profère pas quatre paroles ; et l'oncle supposé, tiré du Collatéral, y a probablement laissé son rôle. Comme pour rendre la ressemblance plus parfaite, Talon, chargé du rôle de M. du Rosier, a fort bien imité Closel dans son jeu et même dans son costume.

Nous avions cru devoir conseiller au théâtre de l'Odéon de revenir aux comédies; mais l'essai qu'il vient de faire a si mal réussi, que nous ne savons plus quel conseil lui donner.

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